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Histoire de Sixt et du Buet

Horace B. de Saussure

D'autres personnages vont entrer en lice pour la conquête du Buet.

Le premier d'entre eux est Marc-Théodore Bourrit, le plus passionné des amoureux de la montagne. Il lui consacra sa vie et de nombreux ouvrages, pompeux à souhait, mais ne réussit jamais la course de sa vie: le Mont-Blanc. Il convoite plus que tout ce sommet et désire d'abord s'élever sur le Buet afin de trouver une voie d'accès pour un sommet nettement plus ambitieux: le Mont-Blanc.

En 1774, Horace-Bénédict de Saussure retourne dans les Alpes pour chercher à établir une théorie sur leur formation. Il pense alors que, du haut de quelque sommet isolé, il en aura la révélation.
Il songe alors à gravir le Buet que le livre des Deluc a rendu célèbre, et qui est le plus haut sommet de la région du Mont-Blanc à avoir déjà été conquis.

C'est en compagnie de Marc-Théodore Bourrit que de Saussure va à Sixt pour repérer la voie utilisée par les frères Deluc pour gravir le Buet. Bourrit en fait le récit:

Dans ce dessein ...nous profitons que nous sommes dans les environs de cette montagne avec M. le professeur de Saussure pour pousser ensemble jusqu'au pâturage des Fonts. Nous y fûmes et, considérant attentivement le Buet, la route scabreuse et escarpée qu'il fallait prendre pour y arriver, nous jugeâmes que son sommet serait toujours d'un accès difficile par là, si l'on n'avait la vigueur et la persévérance de MM Deluc.

Les deux hommes renoncent. Après ce brillant hommage rendu à ses compatriotes genevois, Bourrit décide l'année suivante, en septembre 1775, de trouver une voie plus facile par le versant de Chamonix.
Après avoir repéré le Buet depuis le col de Balme, au fond de la vallée de Chamonix, il engage des guides de cette vallée qui lui disent ne pas connaître ce nom. Il apprend que le sommet que l'on nomme Buet, sur le versant de Sixt, est appelé Mortine par les gens de Vallorcine. Et l’un des guides poursuit:

Je me rappelle que les gens de Sixt donnent le nom de "Bovet" à un pâturage où ils envoient engraisser leurs "boeufs" et qui est situé au flanc de notre montagne. Peut-être ont-ils appelé du même nom le sommet de leur pâturage.

Hypothèse plausible, car le terme Bovet (Boeuf, Bovin du latin bovis) est employé à cette époque et notamment sur une carte de 1790 sur laquelle le sommet est nommé: "Bovet ou Buet".
Dans le récit de Deluc, les habitants de Sixt nomment le glacier: "Glacier du Buet" comme s'ils associaient le glacier à un lieu comme le pâturage du Buet, des bovets.
J.F.Martin, dans son livre "Itinéraire de Sixt", écrit en 1821:

Je crois devoir faire observer pour quelques lecteurs que j'entendrai également par le mot "montagnes" les pâturages situés au pied de diverses hauteurs qui tirent presque toujours leurs noms de l'endroit où sont situés les chalets.

En 1775, Bourrit monte vers le Buet par le versant de Vallorcine avec ses guides. Le brouillard est sur la cime et ils renoncent à leur entreprise: ils ont tout de même trouvé une autre voie pour monter au sommet.
Le beau temps revenu, il part la même année pour une nouvelle tentative. En six heures, ils sont au pied du glacier. Bourrit a un malaise et c’est appuyé sur ses guides, qu'il parvient au sommet.
Ses compagnons s'esclaffent alors devant le sublime panorama:

Ah Dieu! que le monde est grand!

Bourrit fit l'excursion au moins six fois dans les années qui suivirent et dessina un panorama circulaire du Buet pour le livre de Saussure. Il laissera son nom à une immense pierre plate qui se trouve à quelques distances sous le sommet, où il avait l'habitude de se reposer: La Table au Chantre. Bourrit était le chantre, le chanteur lors des offices religieux de la cathédrale de Genève.

En 1776, Horace-Bénédict Saussure décide de suivre la voie ouverte l'année précédente par Bourrit, par Vallorcine et le chalet de la Pierre à Bérard. Il va jusqu'au sommet.
Il y retourne en 1778 et nous laisse un long récit:

Nous partîmes de la Couteraie (près de Vallorcine) le 13 juillet de grand matin, montés sur nos mulets, car, quoiqu'on ne puisse s'en servir que dans l'espace de deux petites lieues, cette épargne de fatigue n'est point à mépriser quand on a devant soi une journée aussi pénible...
... Nous prenons la vallée qui conduit au col de Bérard par lequel on passe de Vallorcine à Sixt ou à Passy...
... Du haut de cette pente de neige, nous découvrons sur notre droite, la cime du Buet, qui, éclairée par le soleil, se voit distinctement et parait si voisine de nous, que ceux qui ne sont pas accoutumés aux illusions causées par la transparence de l'air des montagnes ne peuvent pas croire qu'il faille encore tant de fatigue pour y arriver. Enfin, après deux heures de marche aux pas de nos mulets, nous arrivons à la Pierre à Bérard, qui est un grand rocher plat, détaché de la montagne, sous lequel on a pratiqué une écurie pour vingt vaches, des lits pour les bergers et tout l'appareil de la fabrication du fromage (devenu aujourd'hui le refuge de Pierre à Bérard). Là, il faut laisser nos mulets et faire à pied le reste de la montée...
... Après deux heures d'une marche continue, mais pas trop accélérée, nous arrivons au pied d'un rocher dont la base présente des sièges naturels qui semblent inviter le voyageur à s'y reposer. Monsieur Bourrit, qui y dîna dans son premier voyage, lui a laissé son nom; les guides nomment cet endroit "la table au chantre".
D'ici jusqu'au sommet, on monte toujours, ou en suivant de longues arêtes de rochers calcaires détruits et brisés à leur surface, ou en marchant sur des neiges qui remplissent les intervalles de ces arêtes...
... La rapidité de la pente des hautes sommités, et la trop grande mollesse ou la trop grande dureté de leur surface, ne sont pas les seules causes de la fatigue que l'on éprouve en les gravissant; la rareté de l'air, dès que l'on passe la hauteur de treize ou quatorze cents toises au-dessus de la mer, produit sur nos corps des effets très remarquables. L'un de ces effets, c'est que les forces musculaires s'épuisent avec une extrême promptitude...
... Si l'on persiste à faire des efforts, on est saisi par des palpitations et par des battements si rapides et si forts dans toutes les artères, que l'on tomberait en défaillance si on les augmentait encore en continuant de monter...
... Nous mîmes cinq heures et demie depuis la Pierre à Bérard où nous avions quitté nos mulets, jusqu'à la cime de la montagne.

L'objet qui fixe d'abord les yeux de l'observateur placé sur la cime du Buet, c'est le Mont-Blanc...
...À l'est du Mont-Blanc, on voit l'Aiguille du Midi et les autres rochers en pyramide qui dominent la vallée de Chamouni, puis la haute cime du glacier d'Argentière, et plus loin, l'aiguille qui domine le glacier du Tour termine le vaste district des hautes Alpes de Chamouni. Les intervalles de ces hautes pyramides et de ces arêtes sont remplis de grands et magnifiques glaciers que l'on voit naître dans d'affreuses solitudes, entre des rochers noirs et stériles, et s'étendre de là jusque dans les basses vallées, au milieu des forêts et des pâturages...
... Nous séjournâmes sur la cime du Buet, environ deux heures; nous mîmes le double de ce temps à redescendre à la Poya et nous revînmes encore de là coucher à Chamouni où nous n'arrivâmes que vers les onze heures du soir. »


En juin 1786, Jacques Balmat, chasseur de chamois, cristallier et mal vu des Chamoniards, rejoint deux cordées parties en direction du Mont-Blanc en vue de sa conquête. Il suit de loin les cinq montagnards. Mais bientôt, le brouillard tombe et Balmat perd la trace de ses compatriotes qui eux sont sur le chemin du retour. Il décide de poursuivre seul vers le sommet. Il se rend vite compte que rien ne pourra prouver qu'il a atteint son but et se doute que personne ne voudra le croire. Il décide donc de rebrousser chemin pour le moment et de remonter accompagné. Malheureusement, il est tard et doit bivouaquer dans la neige. De retour à Chamonix, personne ne le prend au sérieux lorsqu'il déclare connaître la voie qui mène au Mont-Blanc. Il affirme même avoir passé une nuit en haute montagne, ce qui passait pour l’époque totalement inconcevable. Deux mois plus tard, le docteur Paccard, obsédé lui aussi par cette montagne, est appelé au chevet de la fille malade de Balmat. Paccard propose alors à Balmat de l'accompagner là-haut, lui laissant sa part de récompense en échange de sa connaissance de la montagne. Le 8 août 1786, à 18h 23, le Mont-Blanc est vaincu après maintes difficultés et un bivouac organisé sur la montagne de la Côte. Au sommet, le docteur Paccard fait quelques mesures barométriques et autres...
De retour à Chamonix, leur mésentente ternit un peu la beauté de la victoire et son retentissement médiatique.

De Saussure fait une première tentative vers le sommet dans les semaines qui suivirent, mais ce n'est que l'année suivante, le 2 août 1787, qu'il parviendra jusqu'au Mont-Blanc, accompagné d'une immense caravane de près de vingt personnes pour lui porter son matériel scientifique. Il mesure l'humidité de l'air avec un hygromètre à cheveu de son invention, principe encore utilisé de nos jours; il détermine la température de l'eau bouillante à cette altitude, 80°, et, en mesurant la pression de l’air, calcule la hauteur, jusque-là ignorée, du sommet le plus haut d'Europe. Il trouve ce jour-là au sommet du Mont-Blanc une altitude de 4775 mètres, 30 mètres de moins que la valeur relevée de nos jours.

Sixt Préhistoire

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