Vaillance et Sourire

Histoire de Sixt et du Buet

Les frères Deluc au Buet
Jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, si les vallées sont défrichées et exploitées, les hauts sommets et les cimes effilées continuent d'être craints et ignorés.
Les paysans montagnards n'osent guère s'aventurer au-dessus des alpages et seuls les chasseurs se risquent vers les crêtes à la poursuite d'un chamois. Il y a bien les cristalliers, mais ceux-ci ne semblent pas intéressés par la conquête du sommet, se contentant de redescendre leur butin des dangereuses parois d'où ils les ont extraits.
Toutefois, les cols ont été de tout temps régulièrement fréquentés par des caravanes plus ou moins importantes de commerçants et de colporteurs, voire de trafiquants, favorisant l'échange de marchandise par delà les montagnes.
Quant aux gens des plaines, la lointaine montagne leur inspire l'effroi et l'horreur.
Un naturaliste du XVIIIe siècle, Scheutchzer, signale dans les alpes la présence de différentes espèces de dragons et un ambassadeur anglais en croyait les montagnes infestées. L'abbé Voisenon, académicien français, décrit ce qu'il voit en montagne:
Tout ce qui caractérise la demeure d'un magicien malfaisant où la nature semble gémir de l'horreur qu'elle se fait à elle-même.
Vers le milieu du XVIIIe siècle, deux courants d'idées portent les hommes vers la montagne: un courant littéraire et un courant scientifique.
C'est le mouvement du retour à la nature et ce sont les auteurs "écologistes" de l'époque dont le plus célèbre fut Rousseau, qui ont, par leurs écrits, contribués à habiliter la montagne.
En 1741, dans un salon genevois, quelques Anglais échangent leurs impressions de voyages aventureux en Égypte et en Asie avec leurs amis suisses. Nos intrépides Anglais, Richard Pococke à leurs têtes, aperçoivent de leurs fenêtres, de lointains sommets enneigés briller au soleil couchant.
-What is it?
Malgré les mises en garde de leurs amis suisses, nos anglais montent une expédition pour aller explorer la vallée de la "montagne maudite". Ils sont bien armés afin de pouvoir se défendre contre les dragons des glacières et contre les habitants soi-disant sauvages. Après trois jours de marche, nos huit explorateurs, suivis de cinq domestiques, installent leur énorme campement sur une rive de l'Arve en face d'un petit village dénommé "Chamouny". Sur l'autre rive, les indigènes s'inquiètent déjà. Une nuit passe et le prieur du couvent de Chamouny parlemente et bientôt tous seront réunis et feront connaissance.
Dès le lendemain, l'expédition s'aventure alors sur un sentier muletier jusqu'au Montenvers: nos "intrépides" voyageurs découvrent l'aiguille Verte, les Drus, les Grandes Jorasses et un immense glacier... "on dirait une Mer de Glace!"
L'image restera, l'expression aussi.
De retour à Genève, "l'affaire" est racontée et largement commentée dans les journaux.
Une mode est née et les premiers touristes "s'aventurent", accompagnés des premiers guides, jusqu'au fond des vallées méconnues.
Pour les scientifiques, ce sont la géologie, la botanique mais surtout la physique qui les ont conduits dans les Alpes.
Horace-Benedict de Saussure, genevois, a vingt ans en 1760 lorsqu'il vient, en Botaniste, pour la première fois dans la vallée de Chamonix. Il monte au Brévent avec un guide, Pierre Simon, et est subjugué par la beauté du Mont-Blanc. Avant de s'en retourner pour Genève, il fait annoncer dans chaque paroisse qu'il offre une forte récompense au premier conquérant du Mont-Blanc.
Pour Saussure, à cette époque, ce sommet n'a encore qu'un intérêt secondaire et pour les Chamoniards, le projet n'est absolument pas sérieux. Ils s'en désintéressent totalement, du moins pour le moment.
Ce sont les frères Deluc, deux physiciens genevois, fils d'un ami intime de Rousseau, qui, les premiers, graviront un sommet en « alpinistes, le Buet, depuis Sixt.
Jean-André Deluc fait des:
Recherches sur les Modifications de l'Atmosphère.
C'est le titre de l'ouvrage qu'il fera publier. Il y fait une
Etude critique de la technique de fabrication du baromètre et du thermomètre et de leur usage principalement pour la mesure des altitudes.
Pour faire ses expériences sur "les variations de la chaleur de l'eau bouillante", c'est-à-dire démontrer qu'en altitude l'eau bout à moins de cent degrés, il a besoin d'un sommet élevé. De Genève, il aperçoit une montagne dont le sommet est enneigé et qui lui paraît accessible.
Nous partîmes de Genève, mon frère et moi, le 24 août 1765, dirigeant d'abord notre route par St. Jeoire. En approchant de ce bourg, nous perdîmes de vue la montagne que nous allions chercher: mais nous avions déjà compris qu'il fallait gagner la vallée de Taninges.
Tels des explorateurs, les frères Deluc partent à la conquête d'un sommet dont ils ne connaissent ni le nom, ni la manière d'accéder à sa base, et encore moins la voie pour le gravir.
À Taninges encore, nous jugions que notre projet était facile: mais ensuite, plus nous approchâmes de la Montagne plus elle nous parut escarpée...
...La nuit s'approchait, et, en même temps, le chemin devenait plus difficile, de sorte que nous étions dans l'embarras, lorsque nous atteignîmes un paysan qui faisait la même route. Il nous apprit que le village de Sixt était au pied de notre Montagne et qu'il y allait lui-même... Nous arrivâmes de nuit après onze heures de marche.
Il s'agissait de trouver un gîte. Notre guide ne nous en avait fait espérer que dans une Abbaye, composée de Chanoines qui sont Seigneurs du lieu. Mais le couvent était déjà fermé. Cependant, la nécessité nous enhardit: nous parvînmes à nous faire entendre, nous exposâmes nos besoins et nous fûmes accueillis avec toute l'hospitalité possible.
Durant le dîner, les moines font venir un berger qui ne put les renseigner sur leur Montagne car les pâturages qu'il connaissait n'allaient pas à mi-hauteur de la Sommité.
Le lendemain, il les guide jusqu'aux granges de Commune, où ils doivent trouver un berger plus instruit. Des granges ils grimpent avec difficultés sur les Frètes du Grenier de Commune à presque 2500 mètres d'altitude.
Nous restâmes longtemps immobiles d'admiration autant que d'effroi. Le Mont-Blanc se présentait à nos yeux dans toute sa majesté: je ne dis pas trop, c'est l'expression qu'il inspire. Le précipice même qui arrêtait notre course était majestueux...
...Un pâturage riant [Les Fonts], parsemé de granges et entouré de bois, adoucissait l'horreur de ces lieux, dont les cascades qui s'y précipitaient de toute part du haut du rocher, troublaient seules le silence; les mugissements des troupeaux ne pouvaient parvenir jusqu'à nous.
Mais il est plus de midi et il n'est plus temps de poursuivre. Par comble de malchance, Jean-André Deluc a cassé durant la montée le thermomètre qu'il avait spécialement construit pour son expérience sur les variations de la température de l'eau bouillante en altitude. Il n'effectue alors que quelques mesures barométriques.
Ils redescendent à Sixt et le lendemain sont à Genève.
Jean-André Deluc n'a pu faire ses expériences sur un sommet et renonce à l'aventure. Il fait alors imprimer son premier ouvrage traitant de l'histoire du thermomètre.
Mais Deluc poursuit ses expériences et cela l'amène à émettre une nouvelle hypothèse: la température d'ébullition de l'eau décroît proportionnellement avec l'augmentation de l'altitude.
Pour vérifier son postulat, il se prépare avec son frère à s'élever sur la Montagne de Sixt, dont il ne connaît toujours pas le nom, cinq années après leur première tentative.
"Nous partîmes de Genève le 24 août 1770 de grand matin, conduits bien plus par le désir que par l'espérance."
Jean-André Deluc se met en route avec son frère et un ami commun. Lors de leur précédente course, les guides leur avaient dit qu'il serait peut-être possible de gravir le sommet, en partant par le pâturage des Fonts, avec un chasseur de chamois. En effet, par ce côté, la dernière arête avant le sommet paraît moins escarpée.
Arrivés à l'Abbaye, les moines leur apprennent que tous les hommes du village, notamment les chasseurs susceptibles de les conduire par la nouvelle route, sont dispersés dans la montagne pour les récoltes. Ils devront se contenter de leurs anciens guides et de la route qu'ils connaissent déjà.
Nous partîmes de Sixt avec notre guide le 25 août à 4 heures du matin et nous arrivâmes, à 6 heures trente à la grange de l'Abbaye dans les pâturages des Communes...
...Nous y trouvâmes un domestique des Chanoines, jeune homme vigoureux, apprenti chasseur, qui nous promit de nous guider sur le glacier. Il fallut attendre qu'il eût fait son fromage du jour, ce qui nous fit perdre un peu de temps.
Le nouveau guide n'est pas très expert, l'ami des Deluc a le vertige et l'un des guides le redescend aux Granges. Sur les névés, ils mettent les "crampons" que leur ont prêtés les moines, puis ils doivent escalader le rocher. Ils aperçoivent avec plaisir un chamois.
C'est à nouveau à midi qu'ils arrivent sur les Frètes du Grenier de Commune. Comme il y a beaucoup de neige sur la Montagne, ils décident "d'aller faire l'expérience de l'eau bouillante" sur le Grenairon, au pied duquel ils se trouvent.
Ce beau sommet secondaire (2700m) n'a jamais été gravi et "les guides doutent qu'il soit accessible"
Sur les Frêtes ils trouvent des fossiles: "Ces morceaux sont intéressants pour la cosmologie."
Ils commencent alors l'ascension du Grenairon.
Ce rocher est coupé en divers endroits par de larges crevasses, dont quelques-unes étaient encore remplies de neige. En d'autres endroits, il présente des surfaces à pic, où quelques aspérités nous servaient d'échelons: partout il est difficile d'accès et nos guides renoncèrent un moment à nous suivre. Loin de nous décourager à ce refus, nous nous efforçâmes à franchir un passage difficile: leur amour propre les pressa de nous imiter; ils nous suivirent et nous parvînmes au sommet.
C'est en cela que les frères Deluc font partie des premiers alpinistes, car ils s'aventurent vers un sommet vierge, devant des "autochtones" qui eux, s'arrêteront au-delà du domaine qu'ils connaissent.
Parvenus au sommet, les frères entreprirent de faire un feu, aidés en cela par les guides, pour faire "l'expérience de l'eau bouillante"...
...lorsque notre chasseur, las de sa course, après s'être émerveillé un moment de ce que nous grimpions les rochers pour y faire bouillir de l'eau, ce qui lui paraissait bien ridicule, se jeta lourdement à terre et s'assit sur un de mes pieds, qui malheureusement portait à faux sur des rocailles. Au cri que je fis, il se releva; mais le mal état fait, il m'avait foulé le pied.
Jean-André Deluc entreprend la descente du Grenairon, abandonnant une nouvelle fois l'idée de gravir le sommet de la montagne de Sixt.
Je me traînai donc comme je pus, à l'aide de mon frère et d'un seul de nos guides: car celui-là même qui était la cause de ma douleur et de notre embarras nous quitta inhumainement, pour aller à ses fonctions du soir, rassembler et traire ses vaches. Peut-être aussi que ce ne fut chez lui que l'effet d'un mauvais raisonnement, qui surmontait sa pitié. Les hommes sont pour l'ordinaire bien plus mauvais raisonneurs que méchants. Le nôtre craignait son maître et n'imaginait rien au-dessus du seul devoir qu'il était accoutumé de remplir.
La nuit les surprend sur les Frètes du Grenier de Commune et ils sont obligés de "bivouaquer".
La nuit est froide et la cheville de Jean-André Deluc est douloureuse. Dès l'aube, ils redescendent pour les granges de Commune où ils font "l'expérience de l'eau bouillante".
Alors, ils redescendent vers l'Abbaye où ils arrivent à midi le jour de la Fête de Sixt, à la sortie de la messe.
Les Sizerets ne veulent pas croire les raisons avancées par les frères Deluc qui les poussent à gravir cette Montagne inviolée et les soupçonnent de chercher des mines d'or ou autres matériaux précieux.
À force de le répéter, nous trouvâmes des gens qui nous comprîmes. On nous apprit que cette sommité que nous avions cherchée deux fois inutilement était le Glacier du Buet et qu'on pouvait nous y conduire.
Certains chasseurs s'étaient aventurés au bas du Glacier pour poursuivre un chamois blessé.
Mais Jean-André est handicapé par sa cheville et il n'est plus temps dans la saison de penser à une autre tentative et les explorateurs, après l'accident et le bivouac, ont perdu un peu de leur ardeur, et ils retournent à Genève.
Après une période de mauvais temps, le "désir de retourner dans ces montagnes" les reprend.
Pour la première fois, Jean-André Deluc ne parle pas "d'expérience" mais de "désir": C'est pour ces premiers Alpinistes l'appel des Sommets et en l'occurrence du Buet.
La neige diminuant chaque jour sur les Montagnes de Sixt, et le baromètre se soutenant très haut, nous ne pûmes, malgré le souvenir de nos précédentes catastrophes, résister à l'espérance d'être plus heureux et au désir de l'éprouver.
Nous partîmes donc pour la troisième fois le 20 septembre, par le plus beau temps."
Mais en arrivant à Sixt, le baromètre a baissé. Ils font tout de même leurs préparatifs, aidés par les moines qui leur trouvent le chasseur "tant désiré". Et le soir même, ils partent, pour les Granges des Fonts.
Nous partîmes de l'Abbaye à 2 heures de l'après-midi, chargés comme de coutume des bienfaits de messieurs les chanoines qui pourvoyaient toujours à nos besoins.
Ils montent aux Fonts par le hameau de Salvagny pour coucher aux granges et partir dans la nuit.
L'air était pur lorsque nous y arrivâmes; il était 4 heures et demi et le soleil éclairait encore une partie de cette solitude. Je ne saurais exprimer les sensations que nous éprouvâmes à cet aspect: nous ne pouvions cesser d'admirer et de nous le dire mutuellement.
Ils sont au pied du Buet, à l’alpage des Fonts, à 1350 m d’altitude, et font une nouvelle fois "l'expérience de l'eau bouillante". Puis ils se promènent au pied de ce cirque naturel et les disciples de Rousseau méditent:
C'est un recoin de la vie humaine bien peu connu, quoique bien digne d'occuper le Philosophe. On apprend dans ces lieux à quoi se réduisent les vrais besoins de l'homme; ce qu'il peut par la force de l'habitude; mais surtout on y apprend, dans quel doux calme est son âme lorsqu'il reste entre les mains de la Nature loin des spéculations des philosophes et du labyrinthe de la société.
Le soir venu, nos aventuriers vont se coucher dans une grange non sans avoir consulté le baromètre qui a encore baissé.
Pendant la nuit, ils furent réveillés par la pluie, le tonnerre et les puces. Ils passèrent le reste de la nuit autour du feu.
Au matin, la pluie a cessé, mais le ciel est à demi-couvert et des lambeaux de brumes montent de la vallée.
Ils décident d'attendre ici le retour du beau temps. L'après-midi, ils montent au pâturage de Grasse-Chèvre pour faire la fameuse expérience de l'eau bouillante.
Nous passâmes la nuit aux Fonts, dans notre hutte et le lendemain matin, comme il continuait de pleuvoir et que le baromètre ne remontait point, nous prîmes le parti de redescendre à Sixt, comptant bien de continuer notre route vers Genève et bien chagrin d'avoir manqué pour la troisième fois le Glacier du Buet, surtout après nous être convaincu qu'il était accessible.
De retour à l'Abbaye, nous voulions tout de suite monter à cheval, mais nous fûmes obligés de céder aux influences de messieurs les chanoines qui persistèrent à nous retenir ce jour-là. Le ciel redevint serein l'après-midi et nous étions prêts à nous remettre en marche pour la Montagne lorsqu'il se couvrit de nouveau.
Tout semblait arrangé contre nous: le lendemain à la pointe du jour il faisait le plus beau temps du monde, et nous eûmes le plus vif regret de n'être pas montés le jour précédent...
...Jamais le baromètre ne fut tant consulté. Il monta enfin un peu et, sur le soir, nous repartîmes pour les Fonts.
Nous ne songeâmes presque pas à dormir de toute la nuit: le plaisir de voir les étoiles qui nous présageaient un beau jour nous tenait éveillés et nous attirait souvent hors de notre cabane. Nous ne pûmes attendre le jour pour nous mettre en chemin: c'était le 25 septembre et il tardait trop à notre gré. Nous nous mîmes donc en marche à 4 heures et demi avec ce plaisir qu'on éprouve qu'après de grands obstacles.
À 7 heures, ils font une nouvelle fois "l'expérience " au Plan de Léchaud.
Le soleil se levait pour nous: l'air était calme et d'une sérénité inconnue dans la plaine.
Puis, ils attaquent le glacier qui, à cette époque, descendait beaucoup plus bas qu'aujourd'hui. Jean-André Deluc décrit pour la première fois un paysage de haute montagne:
Ce sentiment de profonde solitude était de ceux que nous démêlions le plus aisément...
...Il nous semblait réellement que nous étions suspendus dans l'air sur un de ces nuages. Et quel air! Jamais nous ne l'avions vu de cette couleur. Il était d'un bleu vif et foncé en même temps qui produisait une sorte de sentiment d'immensité qui est inexprimable.
Il était près de midi, lorsqu’enfin nous arrivâmes au sommet...
...Nous eûmes à découvert l'immense chaîne des Alpes...
...Les détails, autant que l'ensemble auraient excité l'admiration de l'homme le plus indifférent.
Alors, ils s'aperçoivent qu'ils sont sur une corniche de neige.
Quel aspect pour des habitants de la plaine! Nous le considérions avec un étonnement mêlé d'effroi. Nous nous tenions l'un l'autre par nos habits en avançant la tête vers le précipice.
Mais ils ont très froid et renoncent à faire "l'expérience de l'eau bouillante". Ils mesurent seulement l'altitude avec le baromètre: 9355 pieds, c'est-à-dire 3087 mètres pour 3095 mètres mesurés aujourd'hui!
Après être restés trois quarts d'heure au sommet, ils redescendent un peu (environ 50 mètres) pour se mettre à l'abri et faire bouillir de l'eau.
Puis ils redescendent de "la montagne du Glacier du Buet", sifflés par les marmottes et arrivent aux Fonts à 6 heures. Ils se reposent une demi-heure et repartent pour l'Abbaye à laquelle ils arrivèrent à 8 heures et demie.
Le lendemain ils sont à Genève.
Pour terminer son récit, Jean-André Deluc fait un petit topo, certainement le premier concernant un sommet élevé, pour d'éventuels aventuriers et conclut ainsi:
Je souhaite que ces avis contribuent à procurer à quelques-uns de mes lecteurs le plaisir que nous avons éprouvé dans ce voyage: j'aurais regret que ces merveilles n'eussent pas d'autres admirateurs.
Il faut remarquer l'extrême modestie des frères Deluc concernant leur exploit; ce qui ne sera pas toujours le cas d'autres alpinistes quelques décennies plus tard.
Enfin, ils ont bousculé les tabous et les légendes concernant ces lieux maléfiques.
La "Montagne du Glacier du Buet" sera, pour beaucoup de grands alpinistes, le prélude à de magnifiques "carrières".
En 1772 les Frères Deluc vont retourner une nouvelle fois au Buet mais cette fois par le Collet d'Anterne puis le Plan de l'Eschaud. Le soir, ils couchent aux granges d'Anterne, accueillis par des montagnardes.
La cabane n'offrant pas beaucoup de commodités, il fallut m'établir sur le bord d'un mur pour faire mon expérience: mon réchaud était placé, l'eau bouillait, j'étais occupé de mon observation. Je ne sais quoi ébranla le mur; le réchaud trébucha: je regarde avec émotion mon thermomètre... il était cassé.
Je fis un cri qui ébranla ma cabane. C'était un reste de l'air de la plaine qui sortait de mes poumons; l'instant d'après, je ne respirais plus que celui de la montagne.
Pendant le retour, pris par la nuit, les nuages et l'orage, ils manquent de se rompre le cou dans le précipice des Fonts et ne doivent leur salut qu'aux paysannes d'Anterne qui ont allumé sous la pluie un grand feu avec toute leur réserve de bois pourtant si rare dans ces contrées.
Après avoir salué et récompensé les mérites des paysannes, il s'en veut d'avoir corrompu ces femmes et écrit:
"Je me le reprocherais toujours, si Anterne pouvait devenir un lieu fréquenté."
Il faudra attendre vingt et une années après la première course des Deluc au Buet pour que le plus haut des sommets d’Europe, le Mont-Blanc soit gravi.
Le livre de Jean-André Deluc publié en 1772 a beaucoup de succès et l'on sait désormais que le Buet est "accessible".