Vaillance et Sourire

Histoire de Sixt et du Buet

Les premiers touristes
En 1804, le conseil municipal tente de rentrer en possession du trésor de Sixt, jalousement conservé par l'un ou l'autre des anciens chanoines de Sixt. L'un d'entre eux, le révérend Berthod, curé de Sixt, est chargé, après accord de la préfecture et du diocèse, de rassembler le Trésor et de le restituer à la paroisse.
En 1805, la commune fait des travaux pour réhabiliter la maison communale pour pouvoir accueillir deux prêtres, se réservant une pièce pour la mairie et deux pour l'école primaire.
L'évêché ayant demandé une nouvelle augmentation du traitement des deux ministres du Culte, un nouvel impôt est levé sur chaque vache, génisse, cheval ou mulet montant sur les alpages communaux de Sixt.
En 1808, le conseil municipal crée un bureau de bienfaisance en faveur des quarante familles indigentes.
En 1809, une nouvelle aventure minière commence à Sixt. Albanis Beaumont, célèbre auteur de la "Description des Alpes Grecques et Cottiennes", obtient, de l'Empire napoléonien, une concession d'exploitation des minerais de Sixt. Il a l'opportunité de racheter l'Abbaye et il y installe ses bureaux, ses ouvriers et son combustible, car il en faut beaucoup pour faire fondre le minerai et en récupérer le métal. Les gens de Sixt produisent depuis longtemps du charbon de bois de hêtre et de sapin qu'ils exportent vers Genève. Ce nouveau débouché est une aubaine pour les hommes du village.
L'exploitation de la mine à ciel ouvert, le transport de matériaux, le travail dans les hauts-fourneaux sont autant de nouvelles sources de revenus pour les Sizerets. Malheureusement, la mort surprend Albanis Beaumont deux ans plus tard, et l'entreprise est vendue à une société, laquelle tente de poursuivre l'exploitation.
L'effondrement de l'Empire napoléonien livre encore une fois la Savoie à l'occupation étrangère.
En 1814, à la suite du premier traité de Paris, seule la partie est de la Savoie (Chablais, Faucigny, Tarentaise et Maurienne) passe sous le sceptre de Victor-Emmanuel 1er, roi de Sardaigne. Mais, après les cent jours, en 1815, la Savoie fut rétablie dans son unité et retourna au royaume sarde.
À cette époque, les premiers touristes viennent découvrir les paysages bucoliques et romantiques des douces vallées paysannes et se faire peur au pied des horribles montagnes. Les très nombreux récits des premiers voyageurs sont publiés, dont celui de F.J. Martin et son "Itinéraire descriptif de la vallée de Sixt et du chemin qui y conduit" en 1821, celui de Joënnoz en 1828 avec son "Voyage dans une vallée des Alpes" et avec, bien sûr, les célèbres Nouvelles Genevoises de Toepffer en 1832 et ses deux récits tragico-comiques qui se passent sur la commune de Sixt.
Le premier s'appelle le "Col d'Anterne" et relate avec un humour particulier sa randonnée avec deux Anglais et un guide entre Servoz et Sixt. Il commence son récit par une définition du touriste de l'époque:
Un touriste veut des cimes, veut des cols, veut des aventures, des dangers, des miracles. Pourquoi? C'est sa nature. Ainsi qu'un âne n'imagine pas qu'on aille, du moulin au four, autrement que par le plus court, le plus plat, le meilleur chemin; ainsi, un touriste n'imagine pas davantage qu'on aille de Servoz à Genève autrement que par le plus long, le plus ardu, le plus détestable chemin. Les commis voyageurs, les marchands de fromages, les financiers et les vieilles gens font comme l'âne; les gens de lettres, les artistes, les Anglais et moi nous faisons comme le touriste.
Les Anglais sont, déjà à cette époque, les premiers découvreurs des Alpes et Toepffer dresse le portrait humoristique de l'un d’eux:
Ce touriste, je l'avais vu sur le seuil de l'auberge, à mon arrivée. C'était un gentleman de bonne mine, d'une mise aussi propre que recherchée, et de manières très distinguées, car il ne me rendit point le salut que je lui adressai en passant: c'est chez les Anglais bien élevés, un signe de bon ton, d'usage du monde.
Les quatre voyageurs, malgré les avertissements du guide, sont pris dans la tempête au col d'Anterne, encore totalement enneigé en cette fin de mois de juin. Ils ne doivent leur salut qu'au sang-froid de leur guide qui creusera la neige pour faire un trou dans le toit d'un chalet parfaitement enseveli.
Dans la seconde nouvelle, l'auteur décrit les rapports entre douaniers et contrebandiers.
Les douaniers sont des hommes qui ont un uniforme, les mains crasseuses, et une pipe à la bouche. Assis au soleil, ils fainéantent jusqu'à ce que vienne à passer une voiture, qui ne passe devant eux que par cette raison justement qu'elle ne contient pas de trace de contrebande...
...Les contrebandiers sont des hommes armés jusqu'aux dents, et toujours disposés à piquer d'une balle un douanier qui aurait l'idée d'aller se promener sur le chemin qu'ils se sont réservé pour eux. Heureusement, les douaniers, qui se doutent de cette circonstance, ne se promènent pas, ou se promènent partout ailleurs. Cela m'a toujours paru un signe de tact chez les douaniers.
Toepffer lui-même est capturé par des contrebandiers de poudre au lac de Gers. Ceux-ci lui laissent la vie sauve, mais l'attachent à un arbre. Un montagnard de passage refuse de le détacher et part chercher du secours. La maréchaussée arrive enfin, mais veut dresser un procès-verbal avant de le délivrer et part donc chercher deux témoins. Ce sera le curé de Sixt, accompagné d'une bonne partie des habitants du village, qui viendra le délier de son arbre.
Les touristes moins intrépides visitaient le Fer-à-Cheval et écoutaient l'écho du coup de fusil tiré entre les magnifiques parois du cirque naturel; on allait voir la cascade du Rouget...
L'été la vallée se remplit et plusieurs Sizerets se spécialisent dans le métier de guide. De 1830 à 1856, ils sont peu organisés, mais bientôt se regroupent en société et travaillent à tour de rôle. Sixt est alors fort connu et réputé, comme en témoignent les très nombreux guides touristiques, récits et ouvrages qui lui sont consacrés.
Pour beaucoup d'habitants de la vallée, l'idée de venir de si loin pour visiter leur région leur est incompréhensible et ils soupçonnent tout voyageur d'être à la recherche de quelques trésor ou filon aurifère.
En 1834 survient la mort du révérend Berthod, curé de Sixt depuis 1787. Il était l'un des dix derniers chanoines de l'Abbaye de Sixt. Expatrié pendant les évènements les plus violents de la Révolution française, il reprendra au plus tôt sa mission pastorale. Aimé et respecté de ses concitoyens, il est inhumé dans l'église paroissiale. Le sentiment religieux des habitants de Sixt ne s'est jamais démenti, comme le montre le nombre très élevé de croix de bois ou de pierre, d'oratoires ou de chapelles, disséminés sur tout le territoire et régulièrement entretenus et fleuris.
Cette même année, Jacques Balmat, le premier vainqueur du Mont-Blanc, est de retour à Sixt à l'âge de soixante-douze ans. Cette fois-ci, il ne retourne pas au Buet, mais s'intéresse toujours à la recherche des cristaux, des minerais précieux et surtout de l'or. Il n'en a pas trouvé au Mont-Blanc comme il l'avait espéré, mais est persuadé d’en découvrir au cirque du Fer à cheval, dans un endroit malheureusement très difficile d'accès, notamment à cause d'un rocher calcaire pourri. Il disparaît au-dessus de vires escarpées, près du glacier du Ruan, dans des conditions mystérieuses. L'homme qui l'accompagnait ne put fournir d'explications satisfaisantes et l'on ne retrouvera jamais son corps. La légende de l'or à Balmat est toujours vivante.
En 1836, 76 Sizerets émigrés à Paris font un don à l'église de Sixt. La population du village est de près de 1700 personnes répartie dans 298 foyers et nombreux sont ceux qui doivent émigrer.
En 1842, le conseil municipal de Sixt examine le projet de construction d'un chemin reliant le village à Chamonix en passant par le col d'Anterne. La proposition est rejetée par le conseil selon l'idée très répandue que l'affluence d'étranger à la commune détournerait les habitants de leurs tâches rurales et risquerait ainsi d'altérer les bonnes mœurs. Pour la première fois, Sixt se protège des touristes.
En 1846, une souscription de dix-neuf natifs de Salvagny vivant à Paris permet, ajoutée à celle des habitants du hameau, la création de l'école privée religieuse de Salvagny. Seuls les enfants des souscripteurs seront admis et, par solidarité, les enfants des familles pauvres de Salvagny. Il y aura deux classes, non mixtes, pour les enfants de six à dix ans, du 1er novembre au 15 mai, c'est-à-dire en dehors des périodes de travaux agricoles pendant lesquelles les familles montent dans les alpages.
En 1853, faute de moyens, l'entreprise d'extraction et d'exploitation de la mine de fer, après avoir connu différents propriétaires, cesse définitivement ses activités.
L'Abbaye est vendue une nouvelle fois aux enchères et transformée en Hôtel.
Le 29 octobre 1853 parait dans le célèbre hebdomadaire national "L'Illustration" un brillant article de quatre pages, magnifiquement illustré de cinq gravures originales, dont un panorama du Buet.
Lorsque ce journaliste vint pour la première fois vers 1830 découvrir le village, celui-ci ne recevait parait-il que quelques visiteurs par année dans...
..."une épouvantable auberge tenue ou non tenue par Mme Baud, la plus grosse, la plus grasse et la moins appétissante des hôtesses. Grâce à la fatigue, on dormait sur des lits de paille; mais on conservait un rude souvenir de sa cuisine par trop exempte de sensualité"
Lors d'un nouveau voyage en Savoie, l'auteur revint sur Sixt, vingt ans plus tard, il est surpris...
...de trouver à l'hôtel nouveau du Fer-à-Cheval une table garnie de linge, d'argenterie, de cristaux, une cuisine parisienne, des chambres à cheminées et à alcôves, des lits dans ces alcôves, des matelas dans ces lits, de vrais et bons matelas; des meubles des toilettes, des glaces, des parquets en couleurs, frottés et luisants; enfin, tout le confort désirable dans cette vallée perdue. En jouissant de ce bien-être inusité... ...je pensais aux changements rapides que la civilisation va désormais introduire partout, et qui feront disparaître la rusticité sauvage de la vieille Suisse. Entre Mme baud et Mme Moccand, il n'y a que vingt ans d'intervalle, mais il y a toute une révolution dans la vallée.
Le journaliste poursuit par une description minutieuse de la vallée et les différents itinéraires pour gravir ces sommets peu connus.
Les touristes commencent à venir, dont bon nombre de célébrités, ainsi que de nombreux naturalistes, botanistes et géologues.
Le Buet, désormais connu, son panorama étant largement diffusé par les guides ou la presse, est régulièrement visité. On ouvre même de nouvelles voies pour le conquérir: on en comptera bientôt plus de vingt.