Vaillance et Sourire

Histoire de Sixt et du Buet

Sir Alfred Wills
C'est en gravissant le Buet depuis Vallorcine, en août 1857, que Sir Alfred Wills découvre la vallée de Sixt lorsqu'il redescend par le site des Fonts. Sir Alfred Wills est Britannique, de Birmingham, mais domicilié à Londres où il exerce la profession d'avocat. Passionné de montagne, il fonde avec quelques compatriotes le premier club alpin au monde: The London Alpin Club. Il regroupe les amateurs de courses en montagne pour le seul plaisir que l'on peut en tirer: sans but lucratif ou scientifique. De 1850 à 1865, c'est l'âge d'or de l'alpinisme et des "Premières" dans les Alpes.
Ce jour d'août 1857, il est accompagné de son guide de Chamouny, Auguste Balmat, le petit de neveu de Jacques Balmat, et d'un ami anglais, lorsqu'il est subjugué par le plateau des Fonts au pied du Buet. Il y revient deux jours après avec un autre ami, car il a décidé d'y construire un chalet.
Un mois plus tard, en septembre, Sir Wills monte aux Fonts, où il retrouve huit ou neuf conseillers municipaux, auxquels il fait connaître ses intentions. Tous tombent d'accord et l'affaire semble entendue. Il est décidé de réunir le conseil pour le vote du dimanche suivant, après l'office. Malheureusement pour Sir Wills, le curé de Sixt voit d'un très mauvais œil l'arrivée de protestants dans sa paroisse. De plus, on craint toujours que l'arrivée d'étrangers à la vallée, et d'autant plus s'ils sont étranger au Pays, n'entraîne de profondes modifications des habitudes et des mentalités autochtones. Enfin, les habitants de Salvagny, remontés par le curé, font opposition à la venue de nouveaux occupants sur les terrains communaux des Fonts. Les mêmes familles se partagent depuis des siècles ces prés et ces forêts à la belle saison. On craint également que le nouveau venu construise un de ces grands hôtels comme ceux que l'on a vu fleurir à Chamonix, et qui viendrait défigurer la vallée et attirerait des hordes de touristes.
Ce dimanche matin, après la messe, le conseil municipal délibère sur la délivrance d'un bail fort onéreux pour seulement trente années, assujetti à de nombreuses restrictions. Sept personnes sont contre et six pour. Le vote n'a pas lieu.
Quelques semaines plus tard, sous la pression de plus hautes autorités, le conseil est à nouveau réuni et contraint à voter. Ce jour-là, il y a quatorze conseillers et les partis sont égaux avec sept voix chacun. C'est donc au responsable élu de ce conseil, le syndic, de faire pencher la balance. Celui-ci le fit en faveur du développement de la vallée par l'ouverture au monde et donc la venue d'étranger à Sixt. La séance, déjà houleuse, devient très mouvementée lorsqu’arrive le quinzième membre du conseil, défavorable au vote, qui avait été retardé comme on avait caché l'une de ses chaussures. Malgré les protestations, le vote est acquis.
De nombreuses réclamations, pétitions, pressions retardent jusqu'en juillet 1958 l'acte de vente. Dès lors, les rancœurs semblent oubliées et c'est avec fanfare, délégation municipale et feu d'artifice que Sir Alfred Wills et son épouse sont accueillis le mois d'août suivant. Les travaux de construction du chalet commencent au printemps 1859, sous la direction d'Auguste Balmat. C’est en 1860 que la famille Wills viendra s'installer dans un très beau chalet baptisé alors: "Le Nid d'Aigle". Chaque saison, la famille investira les Fonts, recrutant quatre ou cinq employées de maison de Sixt. On y fera même monter un piano pour animer les soirées des nombreux invités.
Sir Alfred et son fils vont explorer le massif du Buet pendant de nombreuses années.
Il fera notamment en 1869 une course qui, aujourd'hui encore, étonne par l'endurance qu'elle exige: la traversée du massif du Buet et du Fer à cheval, depuis les Fonts jusqu'au Pic du Tenneverge et ce, en une seule étape, ce qui représente plus de onze heures de marche effective seulement pour la montée.
Sir Alfred Wills écrira, comme il l'avait promis, un très beau livre vantant les charmes de la vallée de Sixt au monde entier. Il évoquera d'ailleurs la pointe de Salles de la plus belle façon:
Un pic audacieux, point central du tableau, se présente ici pour la première fois, et c'est en vain que le touriste fouillera dans des souvenirs pour y chercher une plus grandiose image: on l'appelle la pointe de Salles. Cette sommité fait partie de l'immense paroi des Fyz et se termine par l'aiguille de Varens, grand mont dont le voyageur parcourt la base circulaire en se rendant de Saint-Martin à Chamouny. Plus encore que ceux de Golèze, ses rocs verticaux rappellent la forme d'une énorme vague couronnée d'écume; ils ont du rapport avec la Gemmi; mais la pointe de Salles l'emporte en hardiesse et en grandeur. Sa partie supérieure se dessine en contreforts, en bastions, en dents aiguës et enfin en pyramide irrégulière, dont un côté forme un précipice perpendiculaire de deux mille pieds de profondeur. À mesure qu'on s'en approche, cette grandiose apparition grandit, domine, menace et écrase ses admirateurs; ce bloc immense perce la nue et brave la tempête. Sa couleur habituelle est le brun clair; mais il semble plus que d'autres monts, doué de la merveilleuse faculté de varier ses teintes selon les diverses heures de la journée et de l'état de l'atmosphère. Avant le lever du soleil, plusieurs fois, je l'ai vu pâle et livide, comme un cadavre, froid et gris comme le Mont-Blanc lui-même ; l'astre du jour commençait-il à l'atteindre de ses premiers feux, il se parait de délicates, puis de riches nuances et baignait ses sourcilleuses arêtes de violet, de rose et d'or; à midi, il est bistré; mais c'est aux approches du soir qu'il revêt son plus riche manteau. Alors on le voit subir successivement les dégradations de lumière les plus étranges et les plus rapides; du doré, il passe au rouge vif, puis au rosé, à une légère teinte sépia, enfin, ses contours se confondent avec le sombre azur du crépuscule, et du monarque de la vallée il reste plus que l'imposant souvenir.
Progressivement, la Savoie et le comté de Nice envisagent la nécessité de leur rapprochement avec la France, à leurs yeux, si bien gouvernée. Les 22 et 23 avril 1860, plus de 130.000 Savoyards votaient, dans une ambiance solennelle, pour leur rattachement à la France.
Nice et Savoie sont donc françaises.
En 1863, le sentier muletier reliant Sixt à Chamonix est exécuté.
Nous sommes dans l'âge d'or de l'alpinisme.
Dès lors, les "plus Grands" vont délaisser les massifs de Sixt pour aller "courir" plus haut!
La compagnie des guides de Sixt disparaîtra, mais les visiteurs ne cesseront de croitre.
La région est toujours prisée, comme le prouvent les nombreuses lithographies consacrées à Sixt.
Le Buet lui-même, devenu "populaire" par le panorama qu'il offre, se "démocratise" et se laisse conquérir par les nombreux excursionnistes attirés par ce nouveau sport.
"L'industrie touristique" est en train de naître.
En 1883, Sixt reçoit le banquet annuel du Club Alpin français au Fer-à-Cheval
En 1886, la commune de Sixt participe à hauteur de deux mille francs, à la construction du tramway Annemasse-Samoëns.
En 1891, inauguration de la première cantine, c'est-à-dire buvette, au Fer-à-Cheval.
En 1892, inauguration de la ligne du tramway Annemasse-Samoëns. Les visiteurs poursuivent alors en voiture à cheval jusqu'à la cascade du Rouget et le cirque du Fer-à-Cheval.
De 1890 à 1897, les habitants de Sixt émettent deux souscriptions pour organiser le procès canonique du Bienheureux Ponce de Faucigny. Rome répond favorablement en avril 1897 et l'évènement est célébré dignement les 10 et 11 juillet.
En 1899, un formidable personnage, Pierre Marie Moccand, surnommé Pierre au merle, crée son parc d'attractions: "Aux merveilles de la nature". Dans son café-musée, il présente les animaux empaillés de la région, des poteries et objets insolites ou pittoresques, des racines aux formes étranges ou reconnaissables.
Il balise et aménage un sentier faisant découvrir les cascades environnantes.
Il construira même un manège de bois, le Carrousel, près de son café, utilisant la motricité du torrent pour faire tourner ses occupants.
Enfin, cet excellent photographe fera éditer en cartes postales bon nombre de ses meilleurs clichés.